La Sagesse a une forme

Les choses sont plus belles qu’on ne le pense en cette époque.

L’idée d’harmonie a déserté les pensées, du moins les pensées collectives – science, éducation, administration, politique aux sens vastes de ces termes. Mais l’harmonie existe, tout nous y ramène, elle est réelle, elle est le réel.

Les hommes de notre époque savent tant de choses, qu’ils sont obligés de faire des choix dits « rationnels » pour sélectionner quoi étudier rationnellement et le plus à fond. C’est parfaitement légitime, mais la somme de savoirs déjà approchés par l’homme est tellement impressionnante, que le déchet est immense.

Voyez par exemple qu’on ne pense jamais en terme de synchronicité (au sens jungien), alors que ce savoir sensible est ce qui permet de relier toute foi à une forme d’explication causale…

La synchronicité vécue est tellement étrange et contre intuitive à l’individu, qu’il est irrésistiblement tenté de l’imputer à une conscience supérieure, agissante et omnipotente, souvent baptisée Dieux puis Dieu. Cette façon d’en arriver à dire que « Dieu Parle aux hommes » est universelle et constitue le fondement de la foi d’un très grand nombre d’individus de par le monde aujourd’hui encore, c’est d’elle que procède la personnification de la notion de Dieu, la transformation d’une pure pensée en un être donné arbitrairement comme réel et évidemment de nature plus ou moins anthropomorphique. La synchronicité est aux assises de toute fiction littéraire ou cinématographique. Quasiment aucun film n’échappe à la mise en scène de synchronicités sans lesquelles leurs histoires sembleraient bien fades…

Mais plutôt que le fruit d’une intelligence supérieure, la synchronicité bien comprise semble être un phénomène naturel qui relie soi et l’autre par des voies certes fulgurantes et mystérieuses unissant le réel et le sens, mais qui ont la caractéristique ébouriffante d’être aperçues dans le champ de la science de l’infiniment petit depuis un siècle.

Alors si l’on est par exemple anthropologue, pourquoi faire l’économie de cette recherche ? Je n’ai pas de réponse à cette question, qui est de la même espèce que celle que pose le girardisme avec sa découverte historiale majeure.

Les choses importantes sont tellement en évidence, que l’on passe à côté, n’osant user pour elles d’une rationalité qui est partout proclamée « chasse gardée » du rationalisme contemporain, une forme de secte.

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Héraclite fut peut être le premier à se nommer philosophe.

Hippocrate est le père reconnu de la science médicale.

Pythagore était un immense maître penseur en multiples domaines fondamentaux, il est premier philosophe, lui aussi.

A notre époque, un certain et important savoir qui était explicitement commun aux trois penseurs cités, est devenu purement et simplement un tabou absolu. Il est interdit de s’en approcher sous peine d’excommunication pour ceux qui sont dépendants de la secte toutes branches confondues, et de ridicule et d’agressivité pour ceux qui ne le sont pas.

Ainsi, toute personne se réclamant de la science est implicitement tenue de prendre une posture stéréotypée de déni face à ce savoir, bien qu’il soit pourtant légitimé à l’origine par les plus grands maîtres à penser de la science elle même.

Je ne dis pas qu’il n’y a pas de raisons justifiées au fait de repousser l’étude en question, mais je dis qu’il est injustifiable de nier l’existence d’un tel principe au prétexte qu’on ne le comprend pas où qu’on ne parvient à rien en faire. C’est une posture qui n’a rien de rationnel… Ici, l’opinion proférée par des scientifiques devient un fait de science…

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L’époque ancienne cherchait l’harmonie. Qu’elle l’ait nommé Dieu ou Sagesse, c’était fondamentalement la même recherche. C’étaient tous des humains dont les doigts de la pensée pointaient vers une même lune. Cette « lune », c’est le principe universel premier qui explique le fonctionnement du réel et de la pensée. Une civilisation en danger comme la notre ne devrait plus passer à côté de telles richesses d’explication du monde, car ces explications sont apaisantes.

La Sagesse n’est pas la Raison. Ceux qui s’appellent aujourd’hui « Amis de la Sagesse » ne savent pas ce qu’est la Sagesse et refusent de le savoir. Ils ont jeté ce savoir avec tout ce qui n’est pas rationnel à leurs yeux, pour ne garder qu’un mot dévoyé à leur service : Philosophie. Il me faut préciser qu’il y a deux courants en philosophie. L’un est hégémonique, l’autre est castré. Les premiers sont les maîtres de la méthode qu’ils nomment par erreur « philosophie », les autres se voient interdire l’accès de leur domaine, la Sagesse, la Métaphysique, dont ils doivent impérativement rendre compte sous l’angle stérile de la Raison et donc n’en rien pouvoir transmettre du tout, sauf a construire d’insupportables complexités en guise de remparts destinés disons pour faire court à « faire sérieux » pour pouvoir continuer à penser. Évidemment personne ne les comprends plus…

N’essayez pas de lire Jacques Derrida par exemple, c’est trop difficile, mais découvrez comme moi au détour d’un commentaire, que sa notion tortueuse et alambiquée de « différance » est finalement un synonyme codé pour… « les opposés » à l’héraclitéenne. Quel choc, n’est-ce pas ?

La charnière du renversement historique qui à transformé la quête de Sagesse en quête de Raison peut être désignée d’un seul nom. Parménide. Le poème de Parménide marque la naissance des deux courants philosophiques avec l’opposition brutale de Parménide sur Héraclite. Le reste est de l’histoire.

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Ce que je fais ici, c’est poser une critique comme l’on pose une limite. La limite est ce qui fait apparaître qu’il y a deux mondes, les deux aussi importants l’un que l’autre, aucun des deux ne devant, ne pouvant jamais être éradiqué au profit exclusif de l’autre, ce qui est la posture intenable du véritable ridicule qui voudrait bien, désespérément, ridiculiser l’autre pour masquer sa propre gêne.

Que l’on pense a certaines ‘fières’ postures du darwinisme, lui qui s’est pourtant choisi, avec le créationnisme, un ennemi d’un niveau idéologique aussi peu satisfaisant que le sien… Ce n’est effectivement pas le ridicule qui tue, c’est la peur du ridicule…

La Sagesse est opposée à la Raison, les deux ne peuvent pas s’appréhender séparément, mais uniquement comme un tout, dans un cycle : la première est la Sagesse elle est innée ; la forte est la Raison, elle est acquise. Cela signifie clairement que pour comprendre la Raison, il faut d’abord comprendre la Sagesse. Ce qui est important dans cette façon de penser, ce qui est neuf sans l’être, c’est que cette dernière, la Sagesse, peut être exprimée à grand profit selon une forme particulière – que chacun d’entre nous connaît déjà peu ou prou -, mais dont toute étude systématisée n’a été qu’empêchée depuis Parménide et plus sûrement encore détruite dans l’œuf depuis Descartes.

Je reconnais et admire la Rationalité. Mais je ne reconnais ni n’admire les rationalistes quand ils fondent l’échange Sagesse/Raison, qui devrait les nourrir, sur le déni d’existence de ce qu’ils ne comprennent pas. Petit monde qu’il fabriquent là, à la mesure d’un demi-monde haineux et renfrogné sur lui même.

Je pose symboliquement ces deux concepts opposés comme une désignation commode pour ces deux mondes, mais il y en a bien d’autres.

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Voici plus de deux mille cinq cent ans que d’immenses penseurs Chinois inscrivaient la sentence la plus profonde qui ait jamais été dite ou écrite, dépassant factuellement toute pensée antique du bassin méditerranéen et même du monde entier (toutes cosmogonies) en ce domaine, tout en restant extrêmement méconnue en Occident comme en Orient.

Yi Yin Yi Yang Ci Wei Dao

Simultanément, ces penseurs inscrivaient une représentation graphique encore plus confidentielle, qui découle tout naturellement de cet aphorisme. C’est une écriture universelle presque parfaite qui n’a pour l’heure servi qu’une seule et unique fois à décrire le principe lui même, un peu comme si on inventait le crayon pour dessiner le fait du crayon lui même… et qu’on ne dessinait plus jamais rien d’autre ensuite avec le crayon, rangeant son unique exemplaire dans sa boîte pour l’éternité… Extraordinaire, non ?

Ainsi, les Chinois sont allés beaucoup plus loin dans cette quête que les Européens, mais il est étrange de constater qu’ils ont suspendu leurs recherches métaphysiques sur le principe, pour ne faire que l’exploiter, malgré leurs glorieuses avancées.

L’explication la plus plausible à cet arrêt Chinois est qu’il avaient utilisé tout le matériau de pensée disponible à leur compréhension. Ils ont fait en quelque sorte leur tour exhaustif du principe. Il faut bien voir que l’on ne comprend jamais complètement un tel principe, on passe sa vie à chercher, à partir du monde réel et de ses descriptions. Ma meilleure hypothèse est qu’ils étaient à cours d’objets métaphysiques nouveaux qui auraient pu, par leur quantité, motiver une systématisation du principe.

C’est là que notre époque est très différente : les aspect du réel qui ont été circoncis s’entassent indéfiniment, ils sont légions à ne pas avoir été judicieusement classés comme les Chinois le faisaient dans l’antiquité. Les oppositions se retrouvent absolument partout dans les écrits, d’autant mieux que l’objet a été mieux compris. Il semblerait que toute explication d’une partie du monde finisse toujours par un rapport de dualité pure entre deux faits indissociables, vus ensemble comme l’extension artificielle, simplificatrice et éclairante d’une monade, d’un tout… Dire cela, c’est parler comme les Chinois, mais c’est aussi parler comme Héraclite… Dualités, trinités, quaternités, etc., toutes ces formes du réel que les chercheurs ont débusquées grâce à la rationalité, disons depuis le début de ce dernier demi-millénaire, ne demandent qu’à oser être dites d’abord, puis représentées ensuite à la façon Chinoise actualisée, rationalisée.

Communiquer les résultats d’un tel travail de recherche commencé il y a deux décennies, c’est l’une des tâches à réaliser de ce blogue.